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01/07/2006
Le beau Serge s’en est allé
C’était le 30 juin dernier. Serge July signait sa dernière tribune dans le quotidien qu’il a cofondé avec Jean-Paul Sartre en 1973. Sous le titre « Pourquoi je quitte Libération », l’homme Serge, étalé de toute sa hauteur en une du quotidien, délivrait en filigrane son amertume et ses regrets de laisser un navire qu’il a dirigé pendant 33 ans, mon âge aujourd’hui. Sous ce même titre, feu le patron de presse July présentait sa sortie comme condition de la survie du journal, de son journal. Et d’expliquer, à défaut de motiver, les raisons de ce départ, soit un « désaccord de fond » avec Edouard de Rothschild, actionnaire de référence, sur la recapitalisation de Libé.Et l’homme tout autant que le patron de presse d’évoquer la crise que traverse la presse généraliste, la « révolution numérique », les économies et restructurations réalisées… Avant d’exposer sa vision d’une sortie de crise : de nouveaux investissements pour de nouveaux projets bénéficiaires (rachats, développement de magazines et web-radios, déclinaison du support papier, …), l’ouverture à de nouveaux partenaires industriels, etc. Vision et sortie de crise réfutées par le vrai taulier des lieux : Edouard de Rothschild, qui a gentiment abattu ses cartes et July par la même occasion...
Mais plutôt sur le transfert de pouvoir qui s’est opéré sous nos yeux. Car c’est sans doute là que le bas blesse et fait le plus mal, en réalité : l’homme de fer, le vrai, l’actionneur des rotatives, à billets plus qu’à épreuves, l’authentique patron de Libé en somme, n’est pas celui que l’on croyait. Ou que l’on a toujours cru. Mais bien, depuis 2004 et encore plus aujourd’hui, un héritier comme l’aurait dit Bourdieu. Un argentier doublé d’un financier plus prompt à dégainer les euros et recommandés de licenciement qu’à pondre les idées. Cette dépossession des créateurs par la finance ou l’industrie n’est pas nouvelle. On la croise dans l’univers du luxe, de l’art et naturellement de la presse.
Souvent, ce sont d’ailleurs les mêmes que l’on retrouve aux commandes : avionneurs, grands distributeurs, vendeurs de missiles et autres patrons luxurieux. Lesquels mélangent fréquemment les genres et cherchent à cumuler, accumuler et concentrer les différents types de pouvoir(s) : industriels et financiers d’abord, symboliques et médiatiques ensuite. Ce n’est pas nouveau et le processus a commencé il y a plusieurs années avec l’érection d’empires cumulards et dantesques. Mais c’est tout à fait alarmant. Car passée une certaine émotion à voir la dépossession de l’esprit par l’argent se concrétiser, c’est naturellement l’indépendance de la presse et la possible perversion de son rôle qui vient tout de suite en tête.
La chose est un marronnier et l’on sait depuis belle lurette les pressions et interventions que subissent les tribunes d’expression. Pour autant et en accordant peu de crédit à l’hypothèse d’une pure vue de l’esprit, la concentration qui s’opère dans le monde des médias et les exemples récents de July et Généstar – viré par Lagardère pour avoir déplu à l’ami Sarkozy de cet autre héritier – semblent montrer une accélération. Il y a un certain temps déjà, que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître, c’est l’Etat qui occupait ce rôle. De censeur, d’arbitre et juge, de commanditaire et maître, de client et fournisseur. Aujourd’hui, c’est le monde privé et celui de ses petits intérêts de grande ampleur. Qui rattrape ce temps perdu, bien décidé à ne plus laisser aucune miette.
Dans son au revoir, Serge July pointait le rôle déterminant d’un quotidien, et donc de tous : « indispensable à la vie démocratique, au point d'être le média qui nourrit tous les autres, l'atelier de la réflexion et du débat national ». Si j’en omets quelques uns, de quotidiens, je suis assez d’accord avec ce point de vue. Qui souligne l’importance désastreuse de l’accélération à laquelle on assiste, et peut se résumer à une question : qui peut encore croire que la presse a résisté à l’ère de la communication ? Qui peut encore croire que les théories de l’information, enseignées en école de journalisme, ont droit de cité une fois les portes franchies d’une rédaction ?
Qui peut encore et enfin résister aux sirènes de cette antienne : « Ce qui est important, ce n’est pas ce que les marques disent aux gens. Mais ce que les gens disent des marques ». Marques, entreprises, partis, hommes et femmes politiques, sportifs, personnalités, artistes, écrivains…et citoyens mêmes, avec ce que d’aucuns vocifèrent à tour de bras comme la supposée révolution du Web 2.0… Personne n’y échappe.
Malraux avait tort : le 21ème siècle n’est pas spirituel. Il est communicant.
Adieu Serge !
13:25 Publié dans Mon petit doigt m'a dit, Se souvenir des belles choses, Sur le vif !, Vie de la cité |Politis | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Serge July, Libération, Presse, Médias, Communication
Commentaires
Salut Fred,
Bravo pour ce pamphlet !!!
Connais-tu le site Agoravox ?
Un site de libre et indépendante expression !
A+
Thierry
Ecrit par : Thierry | 18/07/2006
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